Victor Soren

Victor Soren et les enfantômes

L’œuvre de Victor Soren, par sa poétique paradoxale, permet de pénétrer dans des domaines que l’on croyait interdits ou perdus. Tout se passe au sein d’une mise en noir de l’image afin que du dessin surgisse une présence paradoxale. A travers un imaginaire en déficit de lumière, l’œuvre s’ensemence de territoires inédits proches des contes mais où les enfants apparaissent comme des fantômes. Leur virginité se rapproche du chaos originel comme s’ils étaient à peine nés et tout juste sortis de l’antre du monde.
En conséquence ne demeurent que des silhouettes énigmatiques, frêles mais qui protègent néanmoins la pensée de la tentation du néant. Les ombres, telles que Soren les donne à contempler, font reculer dans leur destin hypothétique. L’artiste, à travers elles comme à travers ses animaux monstres, explore une frontière qui appelle moins à la présence qu’à l’absence, à la réalité qu’au songe.

Surgit implicitement une souffrance « en souffrance » : elle n’a plus de nom et l’artiste ne la monte pas étendard. Les enfants deviennent des errants ou des prostrés. Ils sont des portraits sublimés du créateur. A travers eux, il traduit un innommable caché au fond de lui. Dans l’impossibilité de le parler comme dans l’impossibilité de le taire, il le dessine.
Et en ce sens, il fait penser à ce qu’un autre « Innommable » — celui de Beckett — écrivait : “je ne pouvais parler de moi, on ne m’avait pas dit qu’il fallait parler de moi, j’ai inventé des souvenirs”.
Face à ce que l’artiste sent peut-être confusément et qui s’apparente à une sensation d’absence de corps autonome et d’une dépendance, l’œuvre devient par ses images faussement « enfantines » la répétition d’un passé lointain afin de créer un dialogue imaginaire avec lui.

De tels « frères » restent les miroirs de l’artiste. De là où ils sont, assis quelque part ou nulle part, perdus dans le vide ou dans — sinon le noir — du moins ce qui reste de lumière, ces « enfantômes » deviennent les bouées de corps-morts auxquels s’accrocher pour ne pas finir noyé.
Surgit ce que Julia Kristeva appelle — dans  Soleil Noir de la Mélancolie  – « le malaise de toute œuvre absolue ». Celle ci, fondée sur l’invincibilité d’une crise qui frappe le moi à l’origine, trouve progressivement sa traduction dans l’image d’une invisibilité paradoxale d’où perce — aussi faiblement que de manière sidérante — “quelques fois / comme quelque chose/ de la vie pas forcément” (Beckett, Poèmes).

Jean-Paul Gavard-Perret